Un groupe d'étudiants universitaires assis et travaillant ensemble dans une classe.

Lorsque les jeunes adultes ne peuvent pas se permettre d’être indépendants, les attentes des familles comblent le vide — des « femmes restantes » de Chine aux jeunes sous pression du Canada

J’ai rencontré Lufang Chen, une employée de banque de 30 ans basée dans la province chinoise du Fujian, en 2016, après avoir épousé un homme qu’elle avait initialement refusé des années plus tôt. Même si elle préférait rester célibataire, et qu’il n’était de toute façon pas son genre, elle a cédé pour éviter l’étiquette de « femme restante ».

Le terme péjoratif et stigmatisant de « femme restante » – ou en chinois – est utilisé pour décrire le statut social d’une personne et fait référence aux femmes d’une vingtaine d’années et au-delà qui ne se sont jamais mariées. L’étiquette suggère que ces femmes n’ont pas réussi à se « vendre » sur le marché matrimonial au « meilleur » moment et sont donc devenues des produits résiduels qui se déprécient rapidement.

Au moment où je menais des entretiens pour mon livre sur les expériences vécues de ces femmes — — publié en août dernier, Chen m’a dit qu’elle s’était mariée par obligation de répondre aux attentes de ses parents :

« Je me suis marié uniquement pour libérer mes parents de la pression que leur imposent des parents bavards et curieux, ainsi que pour apaiser leurs inquiétudes concernant mon avenir. Après tout, mes parents ont tant sacrifié et sont toujours prêts à tout faire pour moi. »

Chen était particulièrement reconnaissante envers ses parents de lui avoir acheté un appartement alors qu’elle pouvait à peine couvrir ses frais de subsistance. Ses parents étaient également prêts à assurer la garde des enfants une fois, pas si elle avait un enfant.

Ce que révèle cette histoire n’est pas simplement une attente culturelle autour du mariage, mais aussi la manière dont le soutien financier parental peut remodeler l’autonomie des jeunes adultes.

Forces structurelles et dynamique familiale en Chine

Au cours des dernières décennies, l’extrême inabordabilité du logement dans les zones urbaines chinoises a rendu presque impossible pour les jeunes adultes d’acheter une maison sans le soutien financier de leurs parents. Parallèlement, alors que les horaires de travail rigides et les heures supplémentaires sont devenus la norme, les droits acquis sont devenus essentiels pour permettre aux jeunes adultes de se concentrer sur leur carrière.

montre comment le flux descendant des ressources familiales – de la génération plus âgée vers les jeunes, y compris l’aide au logement et à la garde d’enfants – entraîne un sentiment de culpabilité et justifie l’intervention parentale dans les décisions matrimoniales.

Ce phénomène réduit finalement la communication efficace entre les membres de la famille et marginalise les désirs des jeunes adultes.

Beaucoup de ces soi-disant « femmes restantes » ne pensent pas qu’il soit approprié de discuter ou de négocier ouvertement les choix matrimoniaux et la procréation avec leurs parents. Au lieu de cela, un sentiment de culpabilité incite ces filles à se concentrer sur la perception des attentes parentales qui donnent la priorité aux désirs de leurs parents et vont souvent même au-delà de ce que leurs parents demandent explicitement.

Les salles de classe canadiennes révèlent la pression familiale

Finalement, en tant que professeur d’université, j’ai remarqué que ce type d’interaction parent-enfant apparaît également en Occident, y compris dans la société canadienne.

Prenons par exemple les performances académiques et les décisions de carrière des étudiants. J’ai observé un fort sentiment de culpabilité et un désir de rembourser les parents, en particulier chez mes élèves dont les parents ont enduré des difficultés ou offert un soutien inconditionnel.

Les étudiants issus de familles immigrées ont fréquemment mentionné la pression exercée pour réussir leurs études. Lorsque je leur ai posé des questions sur leurs motivations, ils ont souvent répondu en disant qu’ils voulaient être à la hauteur des attentes parentales. Ce sens du devoir semblait particulièrement fort chez les étudiants dont les parents étaient des professionnels hautement qualifiés dans leur pays d’origine et travaillent désormais de longues heures dans des travaux manuels ou non qualifiés pour subvenir aux besoins de leur famille.

Comme le suggère Vivian Louie, professeur de politique et de planification urbaines au Hunter College, les sacrifices des parents immigrés motivent souvent leurs enfants à exceller sur le plan scolaire. Ceci est également soutenu par une étude socio-juridique sur la responsabilité, l’amour et la culpabilité dans les familles latino-américaines à statut mixte.

Au fil des années, de nombreux étudiants m’ont dit que leurs parents n’avaient pas besoin de leur demander explicitement de poursuivre une carrière lucrative et qu’ils n’en avaient pas nécessairement discuté avec eux. Au lieu de cela, les élèves s’inspirent des perceptions sociétales et communautaires de la réussite pour rendre leurs parents fiers.

Les jeunes adultes sont confrontés à une intervention parentale croissante face à la persistance de l’inflation et à l’inabordabilité du logement. Beaucoup choisissent de continuer à vivre avec leurs parents pour réduire les coûts.

Quand le soutien parental devient essentiel

Ce phénomène ne se limite toutefois pas aux étudiants issus de l’immigration. Une étude sociologique sur les choix de carrière des étudiants en droit de Harvard révèle que les étudiants issus de milieux modestes ou issus de la classe ouvrière ont souvent le sentiment que le fait de ne pas obtenir un poste lucratif décevrait leur famille en raison des sacrifices financiers que les membres de leur famille ont consentis pour eux.

Plus je discutais avec mes étudiants, plus je réalisais que les jeunes adultes canadiens sont confrontés à une intervention parentale croissante, notamment en raison de la persistance de l’inflation et de l’inabordabilité du logement.

Ils sont plus nombreux que jamais à vivre avec leurs parents jusqu’à la vingtaine pour réduire les coûts. Pour beaucoup, cela est devenu une nécessité plutôt qu’un choix.

Selon un rapport de Statistique Canada de 2025, le soutien financier des parents pour les mises de fonds est devenu à la fois crucial et répandu parmi les jeunes propriétaires. En Colombie-Britannique, par exemple, le soutien financier moyen des parents pour la mise de fonds d’une première maison dépasse 200 000 $.

Il est vrai que la culture collectiviste de la société chinoise contribue au désir des « femmes restantes » de répondre aux attentes de leurs parents et de donner la priorité à leurs besoins et intérêts. Mais mes observations dans les salles de classe canadiennes suggèrent que le soutien financier des parents – combiné aux sacrifices qu’ils font pour leurs enfants – peut également cultiver la culpabilité chez les jeunes adultes dans des cultures individualistes comme le Canada.